Je propose de faire cet exposé avec mon violon en support,  aux personnes intéressées et curieuses de cette musique (vous pouvez utiliser, vous aussi, ce texte sans problème).

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Le violon populaire traditionnel en Limousin-Auvergne

 

(Un grand merci à J-M Delaunay et à Olivier Durif pour leur participation par la parole et par le livre, à ma compréhension de cette si belle musique)

 

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"Ma maire, quand vos m'aurietz perdut


Anetz pas me cerchar, a las bargieras


Ieu serai a la balada, bian lonh


Jugar un aer de mon violon...
"

 

"Borréia" de Léon Peyrat

 

Pour commencer il faut parler des collectages qui ont permis d'abord de redécouvrir  puis de sauver pour les nouvelles générations, cette musique si originale et si prenante. Des collecteurs venus du mouvement Folk, commencent dans les années soixante-dix, quatre-vingts, à recenser et à enregistrer les musiciens et chanteurs du début du vingtième siècle. Ils ont eux-mêmes  commencé d'abord par jouer de la musique populaire Nord-américaine, irlandaise, puis d'expression française de la Louisiane et du Québec surtout. Le grand folk singer Pete Seeger dans une lettre célèbre leur recommande de s'intéresser à leur propre musique nationale, régionale et locale. 

Dans toutes les contrées de France, de la Gascogne à la Bretagne, vielleux, cabretaires, chanteurs, violonaires sont visités par tous ces jeunes enthousiastes à qui il faut donner un grand coup de chapeau. Pour le violon d'Auvergne-Limousin on peut citer entre autres : Olivier Durif, Christian Oller, Jean-Michel Ponty, Jean-Pierre Champeval pour le collectage en Limousin surtout, qui à la suite d'Alan Ribardière, ont sympathisé avec ces musiciens remarquables et qui parfois jouaient avec eux, pour enregistrer pas seulement leur musique mais toute leur culture, leur mode de vie dans leur jeunesse et leur civilisation rurale. Cette culture en train de disparaître a été véritablement "retenue par les cheveux".

 

Traçons d'abord le cadre géographique et historique du violon Limousin-Auvergne.

- Nous avons trois grandes zone mises en en évidence par les collectages ou témoignages sur les violonaires disparus : La Monédière et le Pays de Tulle (en Corrèze), l'Artense (dans le Cantal, Puy de Dôme, Corrèze) et le Cézallier (Puy de Dôme, Cantal, Haute Loire).

On peut considérer que dans ces pays, chaque commune avait un ou plusieurs violonaires amateurs ou semi-professionnels qui jouaient pour le voisinage (aux veillées) jusqu'au noces et bals, en étant rémunérés. On trouve d'autres violonaires plus isolés dans d'autres coins du Limousin et de l'Auvergne.

La Révolution française sonne le glas des corporations de ménétriers qui participaient aux fêtes des nobles et aux grandes manifestations publiques de la bourgeoisie locale et pouvaient éventuellement  participer aux réjouissances de la population campagnarde avec des musiques adaptées à leur public. Le passage de témoin se fait à ce moment là aux gens du peuple qui apprivoisent à leur façon cet instrument aristocratique. Le violon est relativement facile à construire et de nombreux violonaires fabriqueront leurs propres violons (en commençant parfois très jeunes avec des violons bricolés). Viendra ensuite le développement des transports et la production semi-industrielle de violons de Mirecourt. Cette musique de violon s'est donc étalée du début du XIX° siècle jusqu'à la guerre de 14 et s'est prolongée en déclinant jusqu'à la seconde guerre mondiale.

 

Les violonaires étaient souvent des hommes mais on a le souvenir d'une femme énergique la Marguerite Gatignol (des Gaines d'Espinchal) bonne violonaire dont les airs sont encore transmis et des couples (mari-épouse) de joueurs. Ces violonaires avaient en général un métier principal, paysan comme Léon Peyrat de St Salvadour, forgeron comme Élie Chamberet d'Orliac de Bar, sabotier comme Michel Péchadre de la Bessette…le violon venait en plus pour les veillées, les noces, les bals. Ils jouaient généralement avant leur mariage en commençant très jeune à 14, 16 ans et se faisaient payer au forfait pour les noces qui pouvaient durer trois jours et à la danse (pour les garçons) dans les bals. L'apprentissage se faisait sur le tas par imitation. Souvent le jeune passionné se bricolait un violon pour imiter le violonaire. Il remplacait à l'occasion gratuitement le violonaire qui partait se reposer. Puis repartis chez eux ils essayaient de reproduire les airs entendus.

Les violonaires étaient aussi des animateurs pour garder l'ambiance et relancer les danseurs.

Ils devaient avoir une bonne cadence e un bon battement de pieds.

Leurs témoignages collectés donnent d'eux un sentiment d'humour, d'ouverture, d'humanité et de gentillesse ; les jeunes collecteurs ne sont pas méprisés mais doivent passer une initiation pour rentrer dans cet échange de savoir.

 

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Les violonaires jouaient surtout pour faire danser ; en premier lieu, la bourrée, la danse emblématique du Massif Central, et des danses anciennes plus locales comme la sautière à l'ouest de la Corrèze, les branles, rondes, branlous, bourrées droites d'origine plus citadines ainsi que des danses importées souvent en couple (valse, polka, scottish, mazurka). Ces danses étaient modifiées par leur technique populaire  du violon. Souvent seul à assurer la danse (parfois avec le banjo, la cabrette ou l'accordéon), le violonaire devait donnait un bonne cadence par les frappements de pieds (pulsation et rythme), affinée par les coups d'archet qui donnaient par exemple, le binaire de la bourrée. Il fallait dominer le bruit des danseurs donc utiliser toutes les cordes du violon et surtout faire sonner le violon en faisant une musique non tempérée. Les cordes à vide donnaient le bourdon sur lesquels s'appuyait la mélodie. Ils pouvaient faire des notes un peu criardes, glissées, fausses et les fioritures tremblées, le but était de mettre en avant la cadence et la sonorité, avant une mélodie trop léchée.

Pour les danse plus tranquilles comme la valse, la mélodie sera mise en valeur et plus enlevée ainsi que dans des chants ou complaintes ("A la poncha d'un suqueton" de Léon Peyrat par exemple ou le violonaire y met beaucoup d'expressivité et se rapproche du regret de la cabrette)

 

Pour résumer voyons comment le violonaire se différencie du violoniste.Il ne tient pas le violon avec le menton et il peut le placer du cou jusqu'a la taille, certains pour se mettre en valeur et montrer leur dextérité, le poseront sur leur tête ou derrière le dos. C'est le poignet de la main gauche qui pousse le violon vers le corps, la main enveloppant le manche du violon, les doigts étant très près des cordes. La main droite a l'archet bien en main et le bras est en bas, en position de repos car ces positions naturelles (contrairement au violon classique) permettent aux violonaires de jouer des heures et même plusieurs jours pour les noces. Ils jouent généralement en première position glissant le doigt pour aller chercher une note plus haute. En violon classique, on utilise la gamme tempérée et peu les cordes à vide comme bourdon ; le vibrato permettant de corriger en partie la fausseté (relative) de la gamme. Certaines notes seront différentes suivant que l'on monte la gamme ou qu'on la descend car la corde bourdon change. Le but est de faire entendre le violon le plus possible par la résonnance, le coup d'archet avec toutes les possibilités sur la création des notes ; en utilisant les battements de pieds pour le rythme et la pulsation. On projette le son vers les danseurs en maintenant une cadence impeccable.

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Pourquoi avons-nous la prédominance du violon dans ces trois régions ?

Il semble qu'avant le XIX° siècle on utilisait surtout le chant pour la danse (pays plus pauvres de montagne) accompagnée d'une percussion familiale (fourchette dans un verre, couteau coincé dans la table, verre cognant la table). Le chant était monophonique très accentué (en occitan pour les bourrées), les dames chantaient les bourrées en marquant le rythme avec un bâton sur le plancher (elle reprendront du service pendant l'Occupation quand les instruments seront interdits). Comme dit plus haut, le jeu du violon est proche de la voix (les violonaires disent je vais faire "parler" mon violon), simple d'utilisation même s'il demande beaucoup de travail d'apprentissage, simple à transporter, à pied ou à vélo. Les violons de Mirecourt étaient peu onéreux facile à bricoler, accessibles donc à un jeune motivé et les modestes rétributions reçues mettaient du beurre dans les épinards d'une population assez pauvre dans les endroits isolés.

 

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L'utilisation du violon dans la musique populaire a périclité entre les deux guerres pour laisser définitivement (?) la place à l'accordéon (d'abord diatonique puis chromatique) à la Libération. Le monde s'ouvre, les danses changent, la société paysanne quitte le Moyen Âge par la mécanisation, les moyens de communication et d'information ; la culture populaire s'uniformise. Au XIX ° siècle, les violonaires avaient intégré les danses nobles puis bourgeoises (valse, polkas, scottish, mazurka) en les "adoubant à leur style de pays. Les nouvelles danses importées ne seront plus ensuite régionalisées. Le violon a toujours eu un statut particulier. Il n'était pas considéré comme un instrument folklorique comme la vielle ou la cornemuse, le fifre, la flûte à trois trous… car il venait de la haute société. Par définition, il pouvait toujours jouer en non tempéré en restant dans son coin. L'accordéon  plus puissant plus moderne, plus mécanique l'a supplanté sans problème (beaucoup de violonaires comme Ségurel par exemple, sont passés à l'accordéon). Alors, les violonaires ne "touchent" plus leur instrument ou sinon pour leur plaisir. Dans d'autres pays comme l'Irlande et la Roumanie, le violon populaire se maintient mais ici, il suit la pente du parler occitan car il passe dans les pertes et profits.

 

 

Quel avenir pour notre musique ?

 

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Le collectage et l'engouement pour la musique Folk l'a replacé un moment en avant mais sans appui institutionnel, dans un monde en perpétuel changement il ne survivra pas à la disparition des violonaires du siècle dernier. Certains violonaires du mouvement Trad tentent de le moderniser et de le faire évoluer vers le jazz ou le classique mais de part son statut ambigu d'origine, il ne pourra donner malgé tout que du sous-jazz ou du sous-classique ; d'autres, dont je fais partie, continue de rejouer au violon les airs collectés tout en y mettant leur propre patte. Nous n'avons pas la fierté de l'Irlande ou de la Bretagne ; les bals folks sont des fourre-touts de danses de partout. Nous n'avons pas de bal avec seulement de la musique Limousin-Auvergne comme pour les Festnoz breton avec leur musique. Les gens n'ont plus l'oreille qui a été calibrée par les moyens modernes de diffusion, pour "entendre" cette musique. Avec son côté modal et non tempéré elle leur paraît orientale avec la connotation qui va avec.

L'ethnologue Lévi-Strauss, à propos des tributs dites primitives, parlait de sociétés froides ou chaudes.  Les Froides évoluent peu (en ne restant pas figées) dans leur comportement sociétal, les Chaudes sont toujours à la recherche de nouveautés ; toutes proportions gardées, on peut dire que jusqu'à la guerre de 14, la société rurale du Limousin et de l'Auvergne était froide. Alfred Mourret nous dit que son père le François (l'Anglard) avait composé une seule bourrée. Quand on écoute les collectages, du Périgord au Forez, on entend toujours les mêmes bourrées (qui heureusement ne sont pas déposées) "segur" jouées différemment mais reconnaissables et chaque violonaire apporte son style pour une évolution lente de cette musique.

 

 "Laidonc" c'est notre Langue et notre Musique qu'il faut conserver pour la suite…si ce n'est plus pour faire payer à la danse ; ), de continuer pour le plaisir, au moins.

 

Ivon Balès

 

"Ma maire se sabiatz

D'onte vene d'onte vene

Ma maire se sabiatz

D'onte vene me batriatz

Ieu vene de bian lonh

De jugar de ma musica

Ieu vene de bian lonh

De jugar de violon"

 

"Borréia" d'Henri lachaud

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 Ivon